Thélyson Orélien aurait presque pu être un héros post-moderne au panache de génie, s’il avait simplement reconnu d’emblée avoir utilisé l’IA pour écrire son roman, C’était ça ou mourir.
C’eût été parfait de répondre cela au compte Balance ton Claude qui l’avait ainsi épinglé sur la place publique, après avoir fièrement passé aux rayons X du logiciel Pangram quelques pages du best-seller d’Orélien, en tête des ventes de la rentrée, lauréat du prix Fnac et pressenti comme le prochain Goncourt.
Oui, il aurait réalisé alors un coup de maître qui se serait articulé en trois temps.
Temps 1 : il publie son livre et obtient le succès qu’on lui connait. La presse est unanime sur son génie littéraire, sur ce style incisif sans la moindre seconde de relâchement, sur cette prose « terriblement humaine », dotée d’une « verve constante », sur ce livre qui relève du « tour de force » d’après Amélie Nothomb sur le plateau de la Grande Librairie.
Temps 2 : Balance ton Claude balance Thélyson Orélien en brandissant sa capture d’écran avec la fierté d’un chasseur empoignant le collet d’un lièvre aux yeux rougis : c’est de l’IA ! Pangram le prouve ! « Au bûcher ! » serait-on tenté d’ajouter…
Temps 3 : Thélyson Orélien reconnaît, sans la moindre hésitation, sans une once de gêne, sans rien dans son regard ou le timbre de sa voix qui trahisse une quelconque gêne : « Oui, j’ai utilisé Claude et ChatGPT pour écrire. Tout à fait. Et donc ? ».
J’aurais tellement aimé que l’issue soit celle-ci, car elle aurait permis de réellement centrer le débat sur la seule question qui vaille : est-ce qu’écrire avec l’IA, c’est toujours écrire ?
Les puristes conservateurs se retrouvent avec les AI-resistant sur ce point : pour eux, l’écriture (la création ?), la vraie, c’est celle d’un cerveau humain, d’une main qui écrit (ou qui tape sur un clavier, passons), mais certainement pas celle d’une machine !
Pour Beigbeder par exemple, si Thélyson Orélien a réellement utilisé l’IA, il s’agira de « la plus grosse arnaque littéraire depuis l’affaire Émile Ajar ». C’est visiblement péjoratif dans sa bouche. Être comparé au génie de Romain Gary me semble pour le moins flatteur, la critique est un compliment qui s’ignore.
Mais justement, le nœud du sujet n’est pas là. Thélyson Orélien n’est coupable de rien. Mieux : il est très talentueux.
Je m’explique, et je reprends le procédé de Beigbeder qui consiste à envisager les deux possibilités.
Hypothèse 1 : il n’a pas utilisé l’IA pour écrire son roman. Dans ce cas, nous sommes effectivement face à une calomnie abjecte et toute la presse et les réseaux sociaux ne valent pas mieux qu’une meute de chiens. Son talent est donc incontestable, puisqu’il domine les ventes, a reçu le prix Fnac et est encensé par ses prestigieux pairs de plume.
Hypothèse 2 : il a utilisé l’IA pour écrire son roman. Là encore, il mérite tout le succès de son ouvrage. Car, et c’est là le détail que ce vacarme de moralisme passe sous silence, par ignorance ou par malhonnêteté, écrire un roman ne se fait pas en un prompt. Si c’était le cas, la polémique aurait éclaté depuis bien longtemps et tous les livres de la rentrée seraient largement classés par Pangram « 100 % IA ».
Écrire un roman avec l’IA, c’est difficile. Voire, très difficile. Car la machine (malgré les progrès fulgurants récents), n’a pas la vision d’ensemble d’un cerveau humain, elle perd son « contexte » à mesure que le temps passe, elle ne voit pas l’évidence, malgré son « intelligence », elle casse des cohésions narratives sans cesse, elle ne sait pas où elle va. Elle est brillante et aveugle, sans but et sans volonté. L’IA est un génie amnésique, un cerveau brillant et stupide à la fois. L’IA n’est pas, elle ne veut pas. L’auteur, lui, précisément, est. Il veut. Il est le souffle vital.
Et donc.
Dans l’entreprise d’écrire un roman avec l’IA, il y a quelque chose d’éminemment créatif. Vous avez une force brute, folle, sans foi ni loi, un robinet qui pisse du texte plus vite que vous ne pouvez le relire. Votre tâche consiste précisément à canaliser ce torrent de lemmes. C’est un dragon qu’il faut dompter pour le faire aller droit, pour qu’il crache son feu au bon endroit, quand il le faut, et rien d’autre.
Alors, vous allez jeter bien plus que vous n’allez garder. Vous allez relire, beaucoup, vous allez structurer, ciseler le deus ex machina, lui apprendre à écrire ce que vous voulez. Ce n’est pas simple. C’est même très difficile.
Pour vous en convaincre, allez donc piocher dans l’océan de proses auto-éditées sur Amazon dont les deux tiers sont maintenant générées par des LLM. Si vous trouvez ne serait-ce qu’un seul ouvrage intéressant à lire dans ce corpus synthétique, faites-moi signe.
Car oui, une fois le genuscrit produit (je plaide pour l’ajout de ce néologisme au dictionnaire), alors, il vous reste encore le plus difficile à faire : capter l’attention et l’intérêt, au bout du compte, avec votre livre, des lectrices et des lecteurs, des éditeurs, de la presse, du lectorat dans son ensemble. Bonne chance.
L’IA ne disqualifie en rien l’acte d’écrire. Il ne s’agit pas de taper « écris un roman sur la migration d’un homme haïtien » et de patienter avec un café fumant dans un mug. C’est tout le contraire.
Si l’on part du principe que l’IA a bien été utilisée pour écrire C’était ça ou mourir, Thélyson Orélien aura été le premier à sublimer la prose d’un LLM pour en faire un objet littéraire de premier plan.
Or, s’il avait déclaré avoir co-écrit son roman avec l’IA, il se serait disqualifié de lui-même, et pas un seul des critiques et des écrivains n’aurait même daigné lire ce livre. Ceux-là mêmes qui l’encensent !
Tout le problème est là : notre société est (encore) incapable d’accepter qu’une technologie puisse produire de la matière cérébrale digne d’intérêt. C’est pourtant le cas, si celle-ci est correctement dirigée par un cerveau humain. La subtilité est précisément ici.
L’IA seule ne fait rien.
L’humain seul fait.
L’humain et l’IA font autre chose, et cet autre chose est d’un nouvel ordre et tout à fait en mesure de porter en lui une valeur.
Reconnaissons donc là cette nouvelle forme d’écriture. Et acceptons-la.
Avant lui, Andrea Colamedici, avec Hypnocratie, avait déjà prouvé qu’il était possible de tromper la vigilance en inventant un faux auteur avant de révéler que son texte avait été co-écrit avec l’IA. Un livre-happening que je vous invite à lire, il éclaire particulièrement bien l’affaire Orélien et révèle toute l’hypocrisie de notre société sur le sujet de l’IA et de la création.
Hypnocratie conclut que l’acte d’écrire avec l’IA crée une troisième entité. Ce n’est plus tout à fait l’auteur, ce n’est plus tout à fait l’IA, c’est le mélange des deux qui produit quelque chose d’unique et d’impossible à créer avec chacune des parties isolées.
Bravo à Thélyson Orélien, quoi qu’il en soit.

