Tout est joli. Propre et bien fait. C’est lisse et ça se ressemble. C’est du simulacre en série.
Le reflet des idées humaines, l’écho d’une vie fantasmée par le silicium. Cette prose se dégueule en continu, aussi vite que coulent les octets dans les câbles transatlantiques, dans les box internet de nos foyers, par les antennes 5G qui se dressent dans le paysage français.
Le serpent se mord la queue.
L’indigestion pointe. Le corpus humain a enfanté celui du métal froid. Le corps humain dissous dans la prose tokenisée.
Ingurgité, digéré, disséqué.
Régurgité à coups de « ce n’est pas ci, c’est ça ». De ceci. De cela. De ça. De métaphores plates comme la glace de la banquise. De métaphores creuses comme un débat au PMU qui n’a plus lieu, remplacé par un post acerbe sur un réseau asocial.
Les signes pissent dans le réseau, ils dégoulinent pour ne plus rien dire, ils nous inondent la rétine et la cervelle, par nos écrans de lumière aveuglants, abrutissants, hypnotisants. Et la flemme. La grande flemme gagne nos esprits affaiblis, meurtris et atrophiés.
La flemme d’écrire nous-mêmes. La flemme de convoquer notre jus d’âme, perdu dans les limbes de notre volonté atrophiée.
La flemme… de… nous… exprimer.
On délègue. Dis ça. Dis ça comme ça. Non, comme ça. Oui, voilà. On dégueule.
Copier-coller.
Parce que le prompt est tentant.
Parce que le token est à portée de clic.
Parce qu’écrire une phrase, puis deux, ou trois, c’est pénible. C’est long. C’est trop lent.
Trop lent !
Il faut que ça gerbe.
Que ça dégueule du texte. Plus vite, optimisé. Mieux.
Que ça engage ce monde. Ces yeux, ces cerveaux qui liront ça, il faut qu’ils restent.
REGARDEZ-MOI !
LISEZ-MOI !
Il faut que ça capte leur intérêt. On est trop. Trop nombreux à se battre pour les pixels disponibles pour notre shoot d’endorphine. À moi ! À moi, quelques secondes d’intérêt. Trop dur. Trop compliqué. D’écrire moi-même. Alors je m’asservis. Je laisse la machine parler. Elle parle mieux, plus vite, sans fautes, toujours incisive. Elle écrit. Je la laisse. Je lui pose des questions. Elle me répond. Elle décide ? Non ! C’est juste un outil.
Mais écrire, ce n’est pas juste le texte. C’est en fait tout ce qu’il y a derrière. C’est le corps en mouvement qui expérimente le monde. Il raconte ça. Le texte qui sent le vrai. Celui qui n’est pas juste un écho stochastique.
Curieuse époque que celle-ci. Où l’on aura constaté que la machine parlait si bien le langage des hommes que ceux-ci la prenaient pour l’un des leurs.
Ultime blessure narcissique. Test de Turing XXL passé haut la main. Louer la beauté d’un texte, sa verve, son rythme effréné « tellement humain », pour constater que ce sont des GPU NVIDIA qui ont engendré ces mots. Le vrombissement du data center qui héberge ces milliers de serveurs, ces ordinateurs surpuissants, avides d’électricité comme nos corps d’air et d’eau fraîche. Ces processeurs qui tourbillonnent de pensées numériques inaccessibles à nos neurones biologiques. C’est ça, le bruit de la plume qui gratte le papier de l’écrivain, aujourd’hui ?
J’admire. Je dis bravo ! Bravo à lui. Il fallait bien un premier ici aussi. Et c’est lui. Formidable leçon d’humilité imposée.
Descartes renié, une bonne fois pour toutes. Non, le langage n’est pas le propre de l’Homme.
La machine parle. La machine pense ? Donc la machine est.
Très bien. Mais est-ce la fin de notre cogito, alors ? Sommes-nous remplacés ?
Le silice s’immisce.
Pas si on continue de parler.


